Le livre des Monts et des Mers à l’honneur au paradis du shopper

Capture d’écran 2016-02-25 à 13.52.26© gabriel de la chapelle

Savoir-faire et traditions ancestrales chinoises ont investi, du 16 janvier au 15 mars 2016, les allées du Bon Marché Rive Gauche. Pour son exposition « Er Xi, Air de jeux », Ai Wei Wei a spécialement créée des sculptures monumentales rappelant les significations et traits de caractère des créatures mythologiques du Shanhai jing, le livre des Monts et des Mers, un recueil, vieux de 2000 ans, qui compile données géographiques et légendes de l’antiquité, et qui fut essentiel dans la culture chinoise.

Ai Wei Wei avait déjà exposé ses photographies au Jeu de Paume, en 2012, mais ce n’est que rarement que la France a pu accueillir les sculptures de l’artiste.

Dépassement des clivages culturels populaires chinois et européens

Tout comme les migrants anti-fascistes européens qui s’intégrèrent à la culture américaine lors de la seconde guerre mondiale, Ai Wei Wei se voit aujourd’hui comme un avocat de la question migratoire. Il rappelle que la diaspora peut jouer un rôle majeure pour lier deux communautés, comme lui-même le fait avec son art qui rassemble les deux cultures, chinoise et européenne.

Ai Wei Wei a peuplé l’intérieur du Grand Magasin ainsi que ses vitrines, de figures fantastiques. Pour leur réalisation, il s’est inspiré de l’art ancestral des cerfs-volants dont l’invention en Chine fut très ancienne, remontant, selon certaines sources, au IVème siècle av. J.C. Et en effet, ses installations révèlent au public occidental, les techniques traditionnelles de réalisations des cerfs-volants, avec structures en bambou et garniture de soie.

« Je voulais repousser les limites de ce médium qui est très populaire en Chine. Je me suis adressé au meilleur fabricant de cerfs-volants chinois, Monsieur Wong Yong Xun. Ces personnages sont des prouesses techniques. En même temps, c’est un artisanat très simple, tout le monde peut réaliser un cerf-volant. » explique l’artiste.

Le lien avec la culture populaire chinoise est, de plus, mis en exergue par les thèmes traités, des figures mythologiques qui peuplent l’inconscient collectif chinois.

Les étranges créatures oniriques, mi-humaines mi-animales, à qui Ai Wei Wei a donné vie, sont autant d’interprétations des dieux et esprits qui peuplent le livre des Monts et des Mers, une des principales source des légendes populaires de la Chine ancienne, que nul chinois n’ignore.

Ainsi, par exemple, l’artiste a représenté la déesse Mingshe, un serpent à sonette avec quatre ailes, qui fait des bruits de carillon. La voir serait un bon présage pour la réalisation d’un projet. Heluo, le poisson aux dix corps et à la tête unique, qui aboie comme un chien, permet, selon la légende, à celui qui le mange, de réduire les tumeurs. Manger le Shuyu, un poisson aux plumes rouges, ressemblant à un poulet, avec trois queues, six pieds et quatre têtes, guérirait de la mélancolie…

Capture d’écran 2016-02-25 à 13.56.43Heluo © gabriel de la chapelle

Capture d’écran 2016-02-25 à 13.58.06Ai Wei Wei posant devant un dessin d’Heluo, le poisson à dix corps

Au rez-de-chaussée, un immense dragon de papier accueille le chaland. Ai Wei Wei propose ici une vision différente de la conception occidentale de cet animal chimérique qui se veut féroce. L’artiste met en lumière l’approche asiatique du dragon, un être empreint de succès, pouvoir, perseverance et immortalité, qui fut le symbole des empereurs pendant des siècles.

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Le visiteur découvre à nouveau gigantesque dragon, au niveau de l’escalator central, thème issu de la mythologie des dynasties chinoises impériales, sur lequel Ai Wei Wei a dessiné de subtils méandres calligraphiés, rappelant l’art populaire des tableaux à l’encre de Chine.

Inscrire toute cette mythologie traditionnelle dans le temple de la consommation et donc de société parisienne, n’est pas un hasard. Ai Wei Wei créée des ponts entre les deux cultures.

Paris n’est pas anodin pour l’artiste, son père, alors jeune étudiant, partit étudier la peinture et la littérature et revint en Chine la tête pleine des textes de Balzac, Rimbaud, Baudelaire… Il transmit cette culture à son fils.

Et tout comme ces figures légendaires asiatiques, Paris, la grande ville, représente pour l’artiste une mythologie par elle-même, c’est-à-dire une approche poétique du monde, qui reflète l’imagination, les rêves, les inquiétudes, les souvenirs de nos sociétés. Paris est un gigantesque réflecteur de notre imaginaire collectif.

Et tel en est du Bon marché, lieu directement lié à la ville et à ses habitants. Le Grand Magasin est un gigantesque mirroir de genres, de styles de vie et de caractères.…et exposer, non pas dans une galerie ou un lieu d’art, mais dans un lieu de vie, représente un véritable défi pour l’artiste, qui lie ainsi les deux cultures populaires, la chinoise et la française.

Des années plus tard, l’artiste peut ainsi faire le lien entre le Paris rêvé de son père, le Paris d’aujourd’hui et la Chine traditionnelle et populaire.

Un camouflet au nez du Parti Communiste chinois.

Le Parti communiste chinois avait en effet assigné l’artiste à résidence pendant quatre années, lui avait retiré son passeport pour ne lui rendre qu’en 2015, date à laquelle il a pu réintégrer son atelier pékinois et commencer la réalisation de ces oeuvres spécialement conçue pour le Bon Marché. Ai Wei Wei fait ainsi honneur à son rôle d’activiste, en exposant dans le lieu même de la consommation capitaliste, un grand magasin occidental. Ce militantisme est depuis toujours ancré dans son caractère.

Dès le début de sa carrière, Ai Wei Wei a en effet fait montre d’un tempérament subversif: À la Beijing Film Academy, où il étudiait l’animation, il expérimentait, avec d’autres jeunes artistes, les valeurs progressistes de l’impressionnisme et de l’abstraction occidentale. Il forma alors en 1979 le groupe Stars avec Ma Desheng, Huang Rui, Li Shuang, Zhong Acheng, Wang Keping, Qu Leilei…Le nom Stars (Etoiles) fut choisi pour souligner leur individualité, et s’opposer à la morne uniformité du parti communiste chinois. Leur art fut très vite rejeté et sanctionné par l’Etat. Après s’être vu refusé l’espace officiel d’exposition, à la China Art Gallery, le bastion de l’art socialiste officiel à Pékin, les membres du groupe Stars accrochèrent leurs peintures et sculptures sur les grilles du parc de la galerie avant que la police n’intervienne et qu’une annonce officielle déclare l’exposition illégale. Pour résister, durant le 30e anniversaire de la fondation de la République populaire, les Stars organisèrent une marche de protestation au nom des droits humains individuels arborant la bannière «Nous exigeons la démocratie et la liberté artistique ». Enfin, ils organisèrent une exposition au Huafang Studio à Beihai Park, Beijing, puis après divers affrontements avec le Régime, les membres des groupes quittèrent la Chine et le groupe fut démantelé en 1983.

Mais plus que ce désir imminent de liberté, l’œuvre d’Ai Wei Wei réfléchit sur les dangers de la civilisation dans son ensemble. 

Récemment par exemple, pour protester contre la loi sur l’immigration danoise qui permet de saisir les biens de valeur des demandeurs d’asile, l’artiste chinois a décidé de fermer son exposition Ruptures à la Fondation Faurschou à Copenhague.

Une histoire personnelle initiatrice de ce désir de justice

Son engagement politique peut se comprendre compte tenu de son histoire familiale. En effet, le père d’Ai Wei Wei, Ai Qing, était l’un des poètes contemporains les plus connus de Chine. Il fut emprisonné par le Kuomintang de 1932 à 1935 soit disant pour avoir témoigné de sensibilités révolutionnaires. Reconnu par la suite comme une célébrité littéraire communiste, l’opération de lutte contre les intellectuels qui fut entreprise dans le cadre de la campagne des Cent fleurs, en 1957, mit fin pour un temps à sa carrière; L’année suivante, toute la famille de Ai Qing fut envoyée en exil au Xinjiang au Nord Ouest, un état particulièrement aride et stérile. Bien qu’Ai Wei Wei était très jeune alors, tutoyer les difficultés à cette période primitive de sa vie se révèla très formatrice durant les vingt années suivantes et incita l’artiste à adopter une attitude de résistance et de détachement.

L’art, outil de remise en question et de mise en garde

Selon le dissident chinois, l’art nous permet de nous poser les bonnes questions, et si on en a la volonté, d’atteindre et de découvrir nos propres structures mentales, telle une vanne qui s’ouvre lorsque l’on exprime ses rêves avec des mots.

Insuffler une sorte de malaise, inciter à se poser les bonnes questions sur notre perception ou sensibilité visuelle, remettre en question les éléments essentiels de nos processus mentaux, juger et interpréter des objets ou fragments culturels communs, sont quelques-uns des procédés utilisés par l’artiste pour faire évoluer les habitudes et codes sociaux.

Par exemple, au Bon Marché, son oeuvre a démantelé le grand récit de la tradition culturelle chinoise, en l’inscrivant dans le temple du capitalisme, créant à cette fin un trouble volontaire.

Mais on retrouve cette stratégie de remise en question contre l’édifice culturel chinois dans nombres de ses travaux. The Furniture series, 1997-2000, par exemple questionne la fonction rituelle du mobilier de la dynastie des Ming et des Qing, et son appartenance à une classe dirigeante. Le style, la proportion, le type de bois de ces meubles révèlent en effet, le contexte social du propriétaire de ces objets.

Capture d’écran 2016-02-25 à 12.31.48Grapes, 2010. Twenty-seven stools from the Qing Dynasty (1644-1911)

De telles pièces de mobilier étaient construites sans un seul clou et pouvaient être démontées et remontées pièces par pièces sans instruments. Ces meubles révèlaient donc une certaine harmonie entre les divers éléments, jusque dans les moindres détails. 

Bien qu’Ai Wei Wei ait altéré ces pièces de mobilier originales pour en créer de nouvelles, l’artiste a pris soin de respecter les lois fondamentales de constructions pour élaborer de nouveaux objets. 

Ai Wei Wei a par ailleurs beaucoup utilisé le vélos, objet emblématique de la vie chinoise, pour le convertir, en sculptures gigantesque. La sculpture Forever peut être vue  à la fois comme une référence aux paysans chinois (pour qui le Forever vélo était un des principaux moyens de transport) et au peuple en général qui constitue la force de travail permettant aujourd’hui la production industrielle de masse d’objets manufacturés, particulièrement excessif dans la Chine devenue capitaliste. Une antithèse se créée ainsi entre cet objet à la fois symbole de la Chine traditionnelle et contemporaine, et illustre la rapidité des évolutions sociales de ce pays. 

Une nouvelle classe dominante a vu le jour et avec elle, en effet, une classe moyenne considérable; beaucoup ont acheté leurs propres maisons, objets de luxe etc…Il y a un désir rudimentaire d’atteindre un certain statut,  style, et peut-être même beauté,  tout ce qui peut transcender la brutalité de la vie dans une Chine entraînée par l’argent et le désir brut.

Son œuvre réfléchit sur les périls et possible impasses de la civilisation dans son ensemble, et témoigne de réserves quant au développement d’un certain type de classe moyenne sans le secours d’un garde-fou.

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